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28 août 2012

Grégoire Alexandre, Uchronies

La Terre n’est ni ronde ni bleue ; c’est un cube, blanc, percé d’une double porte. Dans ce cube, il y a des grottes d’un blanc immaculé et des licornes de papiers qui parcourent les vallées, des montagnes de farine escarpées et des femmes portant d’un même élan un dieu-fauteuil ; et puis il y a des étendues désertiques, des déserts d’une absolue blancheur, ponctués de quelques parapluies et trépieds en perdition. Pas de soleil, pas de lune, pas de cieux. Juste quelques lumières, qui vont et viennent.

C’est là, dans ce cube blanc, dans ce lieu hors de tout et sans rien, que le photographe Grégoire Alexandre fabrique quasi quotidiennement ses mondes parallèles. L’ hubris du créateur s’exprime généralement chez lui à coups de scotch, de fonds de papier et souvent d’accessoires de studio : polyboards, girafes, parapluies et réflecteurs. Quand la mécanique du faire est habituellement dissimulée avec soin derrière des mises en scène illusionnistes, elle tient, chez Grégoire Alexandre, le rôle principal. Ses mondes parallèles n’ont pas la saveur sucrée de songes alanguis, d’ailleurs lointains ; ils sont ici et maintenant, dans le studio, dans la matérialité de ses quatre murs blancs et de tout cet attirail d’aluminium et de polystyrène. L’artifice s’expose et se rappelle à l’image sans cesse ; oui, tout cela est bien du carton pâte, un terrain de jeux pour un photographe qui construit, assemble, empile jusqu’au point critique de l’équilibre et parfois casse tout, dénudant le studio jusqu’à mettre à nu son squelette. Construire, défaire, reconstruire. Le studio, système en perpétuel recommencement, est un organisme vivant. Grégoire Alexandre observe ses cycles de vie et consigne les « après » et les « à côtés » des prises de vues, quand les objets à photographier ont quitté la scène ou quand les figurants, dans l’attente, se regroupent dans un coin, petite cellule humaine se formant dans ce grand corps blanc et vide.

Le photographe fait oeuvre de la contrainte, de lieu – ces quatre murs blancs – et de temps – celui de la commande, éditoriale ou publicitaire, et de ses prises de vues minutées –, c’est son Oulipo à lui, celui qui ouvre, plutôt qu’il ne restreint, le champ des possibles. Et puis, on ne peut omettre l’objet au centre de toutes ces attentions, celui qui motive la commande : il est parfois vêtement de créateur, parfois montre ou sac, par occasion porteur d’expression artistique, souvent, demandant à être porté et transcendé par l’image. Quelques ficelles, un peu d’éclairage, un ou deux accessoires hors-cadre qui s’avancent subrepticement dans le cadre, et voici le monde parallèle qui prend forme. Rien de spectaculaire dans les mises en scènes du photographe, tout est dans le geste, délicat. Comme la simple feuille blanche devient soudain animal fantastique par le pliage savant de l’origami, le cube blanc, exploré par Grégoire Alexandre, révèle des territoires où se déploient fable et poésie.



Raphaëlle Stopin


Exposition présentée à l’Église des Trinitaires, Rencontres d’Arles 2012.