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15 juillet 2009

Boris Mikhailov, At dusk

Chaque génération a sa guerre.

Sagesse populaire

Explication sentimentale. J’avais 3 ans et je me souviens encore des bombardements, des hurlements de sirènes et des projecteurs dans un ciel bleu foncé, merveilleux. Bleu, bleu, bleu clair. Pour je ne sais quelle raison, on imagine qu’une génération sera épargnée par la guerre.

Cette série bleue, je la vois comme ma deuxième. La population de la ville est descendue jusqu’à 250000 habitants. 50 à 80% des usines et des exploitations ont fermé. Il y a plus de décès que de naissances. Pendant longtemps, on enterrait les morts dans des sacs en polyéthylène. À la maternité, il faut amener ses propres draps, des seringues, des médicaments, etc.

Ce sont les rats qui quittent le navire en premier. Ces petits animaux…

Tout le monde sait que les vieux doivent mourir les premiers…

Mon fils Iljuscha vit dans un autre pays depuis trois ans. Trente personnes sont mortes de froid dans la rue, ce qui a poussé un de mes amis à ouvrir une exposition. Les maisons n’avaient pas de chauffage pendant les trois longs mois d’hiver à moins 22°C.

Une fille de 19 ans a volé mes chaussures dans le train. Réveillé par hasard, je l’ai rattrapée, pieds nus, au bout du wagon. Peut-être que je devrais émigrer et vivre avec les Français ? Des membres de ma famille se sont fait cambrioler, la porte de leur maison défoncée.

Vous avez peur des entrées d’immeubles sombres. La banque ne vous rembourse pas. Partout, ça sent l’urine. Mais un photographe que je connais a ouvert un restaurant, vendu son appareil. Un autre élève des chiens. Un troisième soigne les gens.

1994-1995. Les gens gagnent quatre fois plus qu’auparavant. Le salaire moyen est aujourd’hui autour de 20 dollars. Sauf qu’il n’a pas été payé depuis des mois. Les prix montent. Ils sont presque aussi élevés qu’à New York ou Berlin. On voit de plus en plus de produits occidentaux dans les magasins. Certains les achètent. C’est peut-être positif qu’à l’avenir, il y ait moins d’habitants ici, mais il y aura plus de Chinois. « Tout ira bien à la longue », d’après le présentateur à la radio, aujourd’hui. J’ai oublié quelque chose. Les égouts ont cessé de fonctionner en été. Les soldats s’assurent que personne ne se baigne dans la rivière.

Beaucoup de gens ont la diarrhée, mais le choléra n’a pas encore frappé. Une surprise agréable : les maisons abandonnées du centre-ville sont en rénovation.

Les femmes enceintes ont du mal à traverser la rue à cause de la circulation. J’ai vu, à l’aube, une image d’un livre rose : une femme tient son nouveau-né par le pied, puis le porte au-dessus de sa tête. Il ressemble soudain à un Bouddha. La femme l’embrasse. Une nouvelle vie est née.


B. & V. Mikhailov, 1996.


Exposition « Ça me touche, Les invités de Nan Goldin » présentée à l’Atelier de Mécanique, Parc des Ateliers, Rencontres d’Arles 2009.