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27 août 2007

Dayanita Singh, Eloigne-toi plus près

Dayanita Singh est invitée cette année aux Rencontres d’Arles et a choisi de brouiller encore un peu plus ses cartes. À l’énigmatique dernier volet de son oeuvre personnelle « Go Away Closer », elle choisit d’associer les images d’une photographe inconnue qu’elle a « découverte » récemment : sa mère ! Au fil de sa pratique photographique, Dayanita Singh s’est peu à peu affranchie, en quelques années décisives, de tous les clichés associés à son pays pour nous emmener dans les labyrinthes de son monde sans couleur. Farouche adversaire de toute notion d’indianité dans son art, elle nous laisse chercher nous-mêmes le chemin au sein de sa saga familiale – et ô combien indienne – tout encombrée d’« amour, [de] mémoire et [de] perte », nous laissant le soin de trouver notre propre issue ou de tirer bénéfice de notre égarement.

Lorsqu’elle propose à sa mère de 75 ans d’exposer pour la première fois avec elle à Arles, Dayanita sait qu’à elles deux, elles mettent la barre très haut.

Car Nony, sa mère, est une photographe accomplie, même si elle n’en a jamais fait profession. Elle a photographié Dayanita, ses surs et son mari, Mahinder. Ce sont ces négatifs, ces tirages bon marché, ces albums – dont un, renversant, qu’elle a constitué à partir des photos de son ex-Don Juan de mari – que Dayanita fait remonter du passé. Ils sont bouleversants d’intensité, de force.

Dayanita le sait car elle y puise quelques-unes des énigmes qui nourrissent son oeuvre. Et, toutes deux unies pour la première fois dans la photographie, elles nous embarquent dans un drôle de voyage.


Alain Willaume




ELOIGNE-TOI PLUS PRÈS


Dayanita Singh est la chroniqueuse des moments perdus d’une vision intense. Elle rassemble des images de nulle part, sorte de déjà-vu lointain qui soudain nous rencontre dans l’ici et le maintenant. Elles illuminent l’idée d’un quelque part, ou d’un autre, presque par magie, précisément parce que le lieu et le temps sont éliminés. Dayanita Singh a développé son propre langage photographique, créant des horizons narratifs offerts au regard, à la lecture de tous. La photographe en tant que source d’information s’efface complètement, écartant l’idée même de la photographie comme illustration exhaustive d’une histoire complète et consistante qui n’aurait plus qu’à être comprise, suivie.

Les photographies de Dayanita Singh sont en quête de spectacteurs. Ce sont à eux de les mettre en uvre, et, puisant dans leur imaginaire, de les nourrir d’histoires possibles glannées au fil de leur propre expérience, de les enrichir intellectuellement, culturellement. Les photographies de l’artiste fonctionnent comme des éléments linguistiques, des syllabes ou des embryons de mots. Aucune image ne se forme si ses lecteurs ne les interprètent pas, s’ils ne déchiffrent pas ces éléments, s’ils ne se les approprient pas.

D’ailleurs, les photographies de Dayanita Singh n’ont ni titre ni date : ses lecteurs sont invités et amenés à se perdre dans un « Quelque Part » de l’imagination. Go Away Closer, titre de la série, joue sur cette ambivalence : une sensation simultanée de présence et de ravissement vers laquelle nous entraînent les images.

Le travail photographique de Dayanita Singh occupe une étagère étroite dans la cuisine de son appartement de New Delhi, sous la forme d’épreuves contact noir et blanc, reliées à la main dans des carnets noirs, format carte postale. Si l’occasion se présente de les feuilleter, de se laisser promener d’image en image, de lieu en lieu, hors du temps et de l’espace, on aura vécu un moment d’une intensité rare en photographie. Ces livrets que Dayanita Singh appelle ses « journaux » rassemblent des séries datant des deux dernières décennies : une analyse de la vie de jeunes femmes dans un ashram de Bénarès (I Am As I Am, « Je suis comme je suis »), la vie de jeunes prostituées dans les grandes villes (Kamathipura Series), puis son amitié avec l’eunuque Ahmed (Myself Mona Ahmed, « Moi, Mona Ahmed ») vécue jusqu’à l’annihilation, et enfin, en guise de contre-mesure, un retour à ses racines biographiques avec des portraits formels de riches clans familiaux indiens (Privacy, « Intimité »).

Même dans la série Privacy apparaissent des intérieurs dépeuplés. Dayanita Singh affirme sa fascination pour la poésie ouverte des chambres vides dans les séries de Chairs, beds and images of images (« Chaises, lits et images d’images ») ainsi que dans Go Away Closer : les intérieurs de cinémas à Bombay et ailleurs, la surface de l’eau devant le palais de Devigarh, le sol noir reluisant du palais de Padmanabhapuram en Inde du Sud, une usine de Pune, un mariage, des images toutes réelles, toutes irréelles. « Go Away Closer, c’est pour moi cette relation ambiguë que l’on a avec l’amour, la perte, la mémoire mais ces mots sont si galvaudés qu’au mieux, on ne peut qu’y faire allusion. Vouloir, ne pas vouloir, ne pas savoir lâcher prise. Et puis, votre lecture, qui peut-être n’aura rien à voir avec ma propre saga. » (Dayanita Singh)

Renate Wiehager


Alain Willaume, commissaire du programme India avec Devika Daulet-Singh.

Exposition présentée à l’Atelier des Forges, Parc des Ateliers, Rencontres d’Arles 2007.