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15 août 2003

Entretien avec Claude Berri sur sa collection

SAM STOURDZÉJ’aimerais que nous essayions de découvrir Claude Berri collectionneur. Tu es un collectionneur en général — de peintures, de sculptures…— avant d’être un collectionneur de photographie. Dans le milieu de la photographie, on rencontre d’ordinaire des profils exclusifs…


CLAUDE BERRI: Pendant des années, je ne me suis pas intéressé à la photo, considérant qu’à l’inverse de la peinture, la lumière était déjà dans l’œuvre. Le hasard a voulu qu’un libraire, Maurice Imbert, me propose de m’emmener chez Gilberte Brassaï, Faubourg Saint-Jacques. Elle me mit devant les yeux une quarantaine de graffitis de son mari. Je fus tellement ébloui que je lui demandai si elle acceptait de m’en vendre. Ayant peut-être besoin d’argent, elle m’en vendit une quinzaine. Des grands formats magnifiques qui avaient été tirés spécialement pour une exposition au MoMA de New York, dans les années cinquante. Elle les authentifia et les signa au dos comme provenant de l’atelier de Brassaï. C’est donc à partir de ce moment-là que j’ai commencé à m’intéresser de plus près à la photo. Pour moi, ces photographies sont magiques. De mur en mur, elles résument tous les grands thèmes de la vie : la naissance, l’amour, la mort. Brassaï attendait parfois des heures la bonne lumière pour l’inscrire dans l’œuvre. Ce qui me rebutait dans la photo me fascine aujourd’hui.


SS: Il y a, je crois, une ligne directrice, un thème à cette collection ?

CB: J’ai cherché à constituer une collection de photographies pour la plupart abstraites. Pourtant à l’opposé de la peinture qui elle peut l’être totalement, la photographie part toujours d’un objet réel que le photographe transfigure. Pour moi l’important c’est qu’une œuvre me procure une émotion, qu’elle transpose la réalité, qu’elle ne soit pas seulement l’enregistrement du réel. Dans une rayographie de Man Ray, l’objet devient une œuvre abstraite, unique sublimé par la lumière.
Je suis sensible à la patine laissée par le temps, à la qualité des papiers anciens. J’écarte les tirages tardifs sans âme, je ne recherche que les vintages. Les photomontages – les penthésilés – d’Ubac sont de véritables créations. Le propre d’un artiste, c’est de proposer une vision de son monde, unique, jamais vu.

SS: Ta passion insatiable s’exprime non pas par la constitution d’une collection avec une photographie par chaque photographe mais au contraire par la découverte d’auteur et la constitution d’ensembles.

CB: Je suis boulimique certes, mais contrairement à certains collectionneurs, je n’ai pas cherché à m’éparpiller sur un grand nombre de photographes, mais plutôt à me concentrer sur quelques ensembles.
À travers les photos de Brancusi, j’ai maintenant une meilleure connaissance du sculpteur. L’utilisation de la lumière, le choix du cadrage en font une œuvre à part entière. Il y a quelques années, je suis passé à côté de Claude Cahun. À l’époque je n’aimais pas les petits formats. J’ai eu l’occasion de la revisiter. La poésie qui se dégage de ses photographies m’a bouleversé. Depuis je n’ai eu de cesse de courir après elle… C’était une femme étonnante, à son époque.

SS: Être collectionneur passe par la possession. Est-ce la seule motivation ?

CB : Bien sûr ce n’est pas seulement la possession qui m’intéresse, mais tout autant la connaissance. À chaque fois qu’un photographe nouveau entre dans la collection, je cherche à mieux le connaître à travers sa vie, son œuvre, par les livres…
Heureusement que l’on peut s’intéresser à l’art sans posséder. Combien de fois, je rencontre des amateurs cultivés qui n’ont que les expositions et les livres pour apprendre. J’ai conscience du privilège que j’ai de pouvoir m’endormir en regardant Morandi et de me réveiller devant les pommes de Steichen.

SS : Que retiens-tu de ces années passées à collectionner ?

CB: Le plus extraordinaire dans cette aventure, c’est la connaissance que j’ai pu faire avec l’art du XXe siècle, dont je ne connaissais pas grand-chose. Dans une forme de cheminement vers la connaissance, il y a eu des artistes dont je me suis séparé comme Tapiès ou de Staël, et puis il y a eu une très long histoire d’amour avec Dubuffet. De Dubuffet, je suis passé à Twombly, de Twombly à Ryman.
Je n’avais pas les moyens de tout garder. Si j’avais conservé tout les Dubuffet que je possédais à l’époque, j’aurai dû m’arrêter. Et si je m’arrêtais la connaissance s’arrêtait. Donc j’ai revendu beaucoup de choses, avant d’arriver à ce que j’appelle ma ligne. Aujourd’hui, je crois l’avoir trouvé. La plupart des œuvres qui sont dans cet appartement, je ne m’en séparerais que si j’avais un gros problème.

SS : En photographie, il y a eu aussi des élagages, un passage par la photographie contemporaine…

CB : Oui, la photographie plasticienne. Mon fils adorait Mapplethorpe, j’ai gardé ces photos. Mais j’ai succombé à la mode avec Gursky, Cindy Sherman, Thomas Struth ou Thomas Ruff. Récemment je m’en suis séparé. Mon goût me pousse plus naturellement vers le noir et blanc. Je n’ai conservé que Sugimoto et les Becher. Ces derniers font une œuvre exceptionnelle, historique. Un jour, on regardera mieux leurs photos parce que leur travail ce fait sur une architecture en train de disparaître. Ce ne sont pas seulement des documents, c’est une œuvre qui forcement restera. C’est un témoignage.

SS : Comment appréhendes-tu l’exposition de ta collection dans le cadre des Rencontres d’Arles ?

CB : À partir du moment où tu m’as demandé avec François Hébel de montrer ma collection à Arles, j’ai peut-être un peu accéléré mes acquisitions…
J’ai eu envie de voir la collection montrée au public, dans un lieu comme le cloître Saint-Trophime et le Palais de l’Archevêché, et qu’il en reste un témoignage par ce livre.
Souvent quand je reçois des visiteurs, je redécouvre la collection par leurs yeux.


Entretien avec Claude Berri, 2003.

Sam Stourdzé, commissaire de l’exposition.




Exposition présentée au cloître Saint-Trophime et au Palais de l’Archevêché, Rencontres d’Arles 2003.