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16 juillet 2003

Gao Bo, Dualité

Dans mon enfance, la frontière entre le noir et le blanc était bien nette.

Ma première éducation a été celle des années les plus bruyantes, c’est-à-dire la révolution culturelle. A cette époque-là, dans ma petite ville, une exécution était un moment important. Nous étions tous réunis dans un jardin public. Les condamnés grimpaient d’abord sur une scène, où ils étaient critiqués. Puis, placés dans un camion, ils défilaient dans les rues, en caravane.

Cela arrivait deux ou trois fois par an. Je m’en souviens bien, j’avais entre sept et neuf ans, et dès qu’une exécution était annoncée, cela me faisait plaisir d’y participer du début jusqu’à la fin. Je suivais le défilé en courant. J’aimais voir les fusils pointés vers les condamnés, les balles entrer dans leurs têtes, la cervelle en sortir. Je restais près des corps. Après quelques heures, les mouches bourdonnaient, et cela me donnait envie de vomir. Mais ce n’était pas grave. Le plaisir était plus fort que la répugnance. Je me souviens encore du nom de certains condamnés, comme les frères Li Dai Kun et Li Mu You.

Cela me rassurait parce que d’un côté, il y avait les bons, et de l’autre les mauvais. Les révolutionnaires et les contre-révolutionnaires. Le professeur nous disait, à l’école : « On se débarrasse du mauvais comme le vent balaie les feuilles mortes, sans hésiter. Pour les bons, il y a le vent du printemps qui réchauffe la nature ». Le fait d’être un homme ou une femme n’était pas important.

Plus tard, j’ai essayé d’être un homme, en essayant d’approcher et de comprendre une femme. A ce moment-là, j’ai réfléchi à ce que nous sommes, nous autres êtres humains. Où est le bon, où est le mauvais en moi, me suis-je demandé ? Lorsque j’ai tenté de jouer le rôle noir, je ne me suis pas senti aussi sombre qu’il semblait. Mais lorsque je tentais d’approcher le blanc, il restait toujours quelques saletés. J’ai donc eu besoin d’un outil pour comprendre le monde, pour me reconnaître. Cet outil, c’est l’appareil de photo.

Au début, j’imaginais que la pellicule allait saisir les choses vraiment objectivement. Malheureusement, la photo mentait aussi, et j’ai commencé à faire des images subjectives. Enfin, en voulant saisir ces images subjectives, j’ai vu la situation objectivement. Notre monde est toujours double, comme la nuit et le jour, et nous sommes parfois des êtres adorables, parfois désespérants. Je me suis demandé : « Lorsqu’on est dans un moment mauvais, doit-on accepter que l’on nous tire une balle dans la tête ? »

Plus tard, j’ai photographié ces hommes et ces femmes. Je voulais rencontrer mon souvenir d’enfance. J’ai pu leur faire un sourire, leur parler des choses comme on le fait avec un frère ou une sœur. C’était l’occasion de leur serrer la main très amicalement, et de ne pas voir leur tête avec un grand trou.

Gao Bo


Commissaire de l’exposition: Christian Caujolle.


Exposition présentée au Magasin Electrique, Parc des Ateliers, Rencontres d’Arles 2003.