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9 août 2006

Gilles Caron & Don McCullin, Chant / Contrechant: 1967-1970

« Gilles est parti au Cambodge, je l’ai accompagné à l’aéroport du Bourget. C’était la dernière fois que je l’ai vu. Il a disparu, fait prisonnier par les Khmers rouges. On ne saura jamais rien. Il a laissé une femme et deux filles. Gilles Caron a été important pour moi, bien sûr on a partagé des reportages ensemble au Tchad, au Biafra, dans les territoires occupés, à Paris. Mais c’est surtout de nos discussions que je garde le meilleur souvenir, quand il m’a raconté son mai 68 au café le Petit Suisse à mon retour d’Arabie, ses colères contre l’injustice dans le monde. Nous parlions de journalisme, de technique, de philosophie. Il aimait la vie, il la vivait à 100 à l’heure, comme s’il savait qu’il avait peu de temps à vivre. C’est le meilleur photographe de reportage de cette période, 1967-1970, rapide, toujours le mieux placé. Il savait ce qu’il photographiait, je ne peux mieux dire concernant un reporter d’actualité. C’est surtout un grand photographe. Je regrette que les institutions publiques françaises ne lui donnent pas une vraie reconnaissance, peut-être que c’est encore trop tôt.

Je tenais à exposer cette rencontre et ce regard parallèle qu’il avait avec un autre grand reporter anglais, Don McCullin. C’est la première fois que nous montrons cette incroyable histoire de leur rencontre. D’abord après avoir été les mieux placés dans cette guerre éclair des 6 jours en 1967, sans s’être rencontrés vraiment. Ils deviennent amis au Biafra quelques mois plus tard. Ils photographient ensemble cette guerre civile l’un pour le Sunday Times à Londres l’autre pour l’agence Gamma. Ils sont au Vietnam l’année suivante dans des endroits différents, l’un à Hué et l’autre sur les collines, photographie exceptionnelle.

Partant au Tchad, nous croisons McCullin au Bourget qui part lui aussi mais du côté français, photographier la légion. Nous partons avec les rebelles de l’autre côté, en passant par la Libye. Un mois pus tard nous allons être faits prisonniers. Nous avons alors beaucoup pensé à Don McCullin qui aurait pu nous photographier les bras en l’air en train de nous rendre dans une embuscade à Aozou. Un mois après, Gilles part au Cambodge tout seul, Don McCullin le rejoint quelques jours plus tard. Mais à son arrivée à Phnom Penh, dans un hôtel, dans un coin, il trouve les affaires de Gilles. Tout de suite, il sait qu’il a disparu et qu’il ne reviendra plus jamais. »

Raymond Depardon



L’exposition présente en 40 photographies la mise en parallèle des parcours de deux photographes légendaires qui ont couvert les zones de conflits majeurs à la fin des années soixante. L’un y disparaîtra, l’autre rejoindra les rangs des quelques grands photographes de guerre de l’Histoire.


Durant trois ans, de 1967 à 1970, le Français Gilles Caron et le Britannique Don McCullin se sont trouvés, parfois retrouvés, aux mêmes endroits et ce à six reprises : la Guerre des Six Jours, la Guerre du Vietnam, la sécession du Biafra contre le Nigeria, les affrontements religieux d’Irlande du Nord, la rébellion au Tchad, et le Cambodge. Concurrents farouches, ils étaient aussi des amis qui éprouvaient un immense respect mutuel.


Ces trajectoires croisées vont s’interrompre à la fin de la décennie. Le 5 avril 1970, Caron prend une fois de plus le chemin du front, à l’est du Cambodge. À six kilomètres à l’ouest de Chi Phu sur la route n°1, avec deux autres Français, il est capturé par les forces khmères rouges dans une région dangereuse connue sous le nom de Bec de Perroquet. Bien qu’officiellement enregistré sur les listes des prisonniers de guerre, on n’entendra plus jamais parler de lui. Il devient ainsi le premier d’un total de dix-sept journalistes et trois coopérants disparus au Cambodge en avril et mai 1970. Il a trente ans et laisse derrière lui une femme et deux petites filles.

Quelques semaines plus tard McCullin arrive au Cambodge et raconte : “Je me souviens de mon arrivée dans les bureaux de l’Agence France-Presse à Phnom Penh. À la vue de la valise de Gilles dans un coin, j’ai éprouvé le sinistre pressentiment qu’il ne viendrait jamais la chercher.”
McCullin, blessé par un obus de mortier quelques jours après, continuera à photographier les conflits violents, de l’Irlande du Nord en 1971, deux ans après Gilles Caron, jusqu’à la Guerre du Golfe vingt ans plus tard. Quant à Caron, sa renommée va lui survivre. Son influence marque aussi bien ses pairs, comme le photographe et cinéaste Raymond Depardon, avec lequel il a fondé l’agence Gamma en 1967 et Robert Pledge qui co-fonde Contact Press Images en 1976 — tous deux retenus en otage au Tchad avec lui en février 1970 — que toute une génération de jeunes photographes français dans les années soixante-dix et quatre-vingt.


Exposition organisée avec l’aide de Robert Pledge, directeur de Contact Press Images et compagnon de route de Raymond Depardon.

Exposition présentée à l’Atelier de Mécanique, Parc des Ateliers, Rencontres d’Arles 2006.