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7 août 2008

Grégoire Korganow, A côté

« Ses reportages backstage impeccables, opulents, délicats m’ont donné envie d’en savoir davantage au-delà des voyages que l’on sait. Je suis donc heureux que l’on puisse montrer à Arles ses portraits de femmes de prisonniers tout aussi délicats. »

Christian Lacroix



60 000 détenus dans les prisons françaises. Combien de mères, de pères, de femmes et d’enfants ? On ne sait pas. Invisibles. On ne les représente pas, on ne les écoute pas, on ne les voit pas. Ils n’existent pour personne ou presque. En 2005, la réalisatrice Stéphane Mercurio m’a proposé de participer à son film, À côté, sur les familles de détenus. Elle avait installé sa caméra à l’intérieur d’un centre d’accueil à Rennes, tout contre la prison des hommes. Les familles viennent là avant et après les parloirs, plusieurs fois par semaine. Elle m’a proposé de photographier les familles des détenus à l’extérieur du centre d’accueil, notamment lors des trajets de quelques-unes de ces familles de leur domicile à la prison. Je ne connaissais rien de la prison. Comme beaucoup, je n’avais jamais imaginé que, derrière un détenu, il y avait souvent une famille qui aimait cet homme privé de liberté. Je me suis rendu au centre d’accueil à Rennes. J’ai alors pris en pleine figure cette réalité : la brutalité de la prison. J’ai vu la colère de cette jeune fille de 17 ans à qui l’administration pénitentiaire refusait le droit de visite, sous prétexte qu’elle était mineure. J’ai vu la détresse de cette mère, tenant un nourrisson dans les bras, à l’annonce du transfert de son fils, « son grand », dans une prison perdue, à 400 kilomètres de là, sans moyen pour s’y rendre. Elle n’avait pas de permis, probablement peu d’argent et 5 enfants. J’ai vu les mains de cette femme se tordre d’angoisse après s’être rendue au parloir. On lui avait répondu que son mari n’était pas là. Point final. Où était-il ? Qu’avait-il pu lui arriver ? Aucune réponse. J’ai vu des femmes dissimuler sous leurs vêtements quelques friandises pour les donner en cachette à leur homme pendant le parloir. J’ai été impressionné par la dignité de ces femmes, de ces hommes, de ces enfants qui se battent pour maintenir cet amour, unique chance de réinsertion pour un détenu. Je me suis totalement engagé dans ce projet. Pendant plus d’un an, j’ai photographié ces vies suspendues, entre parenthèses : lors d’un procès d’assises, d’un déménagement pour se rapprocher du mari incarcéré, d’un parloir sauvage – des femmes viennent parfois au pied des murs de la prison pour tenter de communiquer avec leur proche emprisonné. C’est interdit et elles risquent de se voir supprimer leur droit de visite si elles sont découvertes. J’ai raconté l’intimité, la solitude de ces familles. J’ai photographié cette vie où tout semble attendre le retour du père, du mari ou du fils. Pas d’image spectaculaire, juste des regards, des gestes qui racontent cette vie à côté de la prison : Claire qui se pelotonne dans un T-shirt porté par son homme, Chantal seule, tendue dans la salle rouge de la cour d’assises de Nantes, ou encore Christine sur le trottoir hurlant des mots d’amour à son mari derrière les barreaux. J’ai poursuivi ce travail au-delà du film, au centre d’accueil de Rennes et j’ai fait des portraits. J’ai photographié des femmes à leur sortie du parloir. Quelques minutes pour saisir ces visages silencieux sur lesquels l’amour mais aussi la violence subie sont inscrits. En observant ces visages qui fixaient l’objectif, je cherchais à saisir ce lien si fort qui unit ces femmes à leur proche incarcéré. Ce sont elles qui maintiennent les liens. Femmes courages qui portent sur leurs épaules cette double condamnation, celle de l’être aimé et celle d’une administration qui les méprise. Les écouter, les regarder, c’est résister.


Grégoire Korganow




Ces photographies ont été réalisées pour le film de Stéphane Mercurio «À côté», producteur délégué Iskra. Grégoire Korganow est représenté par l’Agence Rapho, Paris.

Tirages réalisés par le laboratoire Granon.

Exposition présentée à l’Atelier de Mécanique, Parc des Ateliers, Rencontres d’Arles 2008.