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7 août 2008

Grégoire Korganow, Coulisses

En juillet 2003, le magazine Marie Claire me propose de photographier les coulisses des défilés haute couture. Pour moi, c’était une première, j’ignore tout de la mode. Je m’imagine évoluant librement derrière le rideau. La surprise fut grande.

Être photographe « backstage », c’est pénétrer dans un monde aux règles irrationnelles. Obtenir les fameux badges qui ouvrent les portes des coulisses avant chaque collection est un défi en soi, nécessitant un calme olympien.

Pendant les trois jours des collections, avec ou sans badge, il faudra faire des images Les négociations continuent souvent jusque devant la porte. Je suis enfin en place derrière le rideau, plusieurs heures avant le début du show, rien n’est encore gagné. Commence alors le jeu du « comment ne pas se faire expulser ». Un mètre quatre-vingt-douze, difficile de passer inaperçu. À cet instant une cinquantaine de photographes du monde entier piétine au milieu des coiffeurs, des maquilleurs, des mannequins, des VIP, des agents de sécurité. La sono crache de la techno, les filles envoient des sms, pas grand-chose à faire, juste tenir. Plus l’heure du défilé se rapproche, plus la tension monte. Quelqu’un crie : « Il y a trop de monde. Les photographes dehors ! » Au début, je sortais. Mais je me suis vite rendu compte qu’une fois sorti, pas de retour possible. Maintenant j’oppose une résistance passive. Je me fais le plus petit possible. J’attends que l’orage passe. En général une première vague de photographes quitte les lieux. La tension s’apaise un moment, rarement longtemps.

À la fin, nous ne sommes plus qu’une dizaine, en coulisses pendant le défilé, souvent les mêmes. Il m’a fallu résister aux vagues successives d’expulsion, négocier, trouver le bon interlocuteur, rester calme, comprendre qu’un non veut dire peut-être, qu’un peut-être signifie oui et que oui peut se transformer très vite en non. Parfois, j’ai le sentiment de laisser mon énergie dans ces négociations. Le défilé commence, tous les photographes sont concentrés au même endroit, parfois derrière une corde. Trente minutes où je suis dans un état second. Je n’arrête pas de photographier, de manière presque compulsive, sans toujours savoir pourquoi. Tout le monde court, crie. On se bouscule. J’essaie de trouver ma place, puis je ne bouge plus. Quand tout s’arrête, je suis en nage, épuisé, j’ai fait une dizaine de films, soit un rouleau toutes les trois minutes. Plus de 350 images par défilé. Toutes les coulisses des créateurs ne sont pas aussi tumultueuses. Chez Christian Lacroix, pas de cris, pas de bousculades. On aurait presque envie de chuchoter. Chacun photographie calmement, s’excusant presque s’il gêne l’autre. Depuis quatre ans, deux fois par an, j’ai réussi à me faire accepter, c’est plus simple mais les photos sont moins évidentes. Je dois maintenant me renouveler.

Le décor est le même d’une saison à l’autre, seuls les vêtements changent. Alors, à chaque défilé, j’expérimente de nouvelles approches, j’imagine de nouvelles images : j’utilise le flash, le noir et blanc, la couleur, le bougé, les gros plans avec toujours comme exigence de montrer les vêtements. Je ne photographie pas les moments de vie, j’évite l’anecdote. Les mannequins sont pour moi irréels. Je parle peu.

Grégoire Korganow



Réalisation Le Tambour qui parle.

Exposition projetée à l’Atelier de Mécanique, Parc des Ateliers, Rencontres d’Arles 2008.