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14 juillet 2003

Hou Bo & Xu Xiaobing, photographes de Mao Zedong

Tous deux ont connu des destinées inouïes, liées aux bouleversements de la Chine au XXème siècle. Leurs vies se mêlent à la grande Histoire. Ces deux êtres simples, aujourd’hui oubliés, ont été pendant plusieurs décennies au cœur de la révolution chinoise, témoins et acteurs privilégiés de cette épopée, devenue peu à peu une absurde tragédie. Ils auront connu et traduit l’exaltation de l’époque héroïque de Yan’an, de 1938 à 1949, puis le temps de la Gloire impériale à laquelle ils ont contribué, depuis l’avènement de la République Populaire de Chine et la célèbre photo de Hou Bo saisissant le Président Mao Zedong à Tian An Men le 1er octobre 1949, jusqu’à la « Révolution Culturelle », en 1966/68. Pendant douze ans, de 1950 à 1962, ils vivent et oeuvrent au cœur du dispositif de propagande, à Zhong Nan Hai, la Nouvelle Cité Interdite, à deux pas de la maison du Président, pour saisir ses faits et  gestes. Hou Bo est alors « La » photographe de Mao et de la Nomenklatura. Plus dure sera la chute.

Xu Xiaobing, né en 1916 près de Shanghaï, où il devient assistant-opérateur  dans les années 30, participe aux tournages de films mythiques avant de rejoindre les communistes à Yan’an en 1938 et d’immortaliser Mao dès cette année-là avec un portrait du leader charismatique haranguant l’Armée rouge. Hou Bo, petite paysanne aux pieds nus née en 1924 au Shanxi, s’en va rejoindre à 14 ans les révolutionnaires, devient d’abord institutrice, tandis que Xu Xiaobing est sur tous les fronts, caméra à l’épaule, appareil photo en bandoulière et colt à la ceinture. Une magnifique histoire d’amour naît. Cette rencontre entre un garçon du sud et une fille du nord mène celle-ci vers son destin de photographe. Elle apprend son nouveau métier auprès de son mari, mais aussi de prisonniers japonais, avant d’effectuer sa première photo à Tian An Men et d’être appelée aussitôt auprès de Mao, pour lui dit celui-ci « Servir le Peuple ».

Hou Bo surtout, mais aussi Xu Xiaobing vont alors participer, sans y prendre garde, à la construction du plus grand « culte de personnalité » de l’humanité. Certaines de ces images deviendront des icônes qui orneront longtemps l’autel des Ancêtres de tous les foyers du pays.

Au-delà de la lecture souvent inédite de cette histoire du maoisme en images, cette œuvre croisée scrute la formation inéluctable d’un pouvoir sans bornes et reflète la sophistication extrême d’une propagande d’autant plus efficace qu’elle fut servie par le talent d’artistes comme Hou Bo et Xu Xiaobing, pris au piège de la fascination exercée par « le Grand Timonier ».

Beaucoup de ces images, dûment sélectionnées par la propagande maoiste, connaîtront un destin qui échappe dès lors à leurs créateurs : colorisées, retouchées, elles sont reproduites à des centaines de millions d’exemplaires. Paradoxalement, cette diffusion massive ne rejaillira jamais sur la notoriété des deux photographes car en Chine communiste, l’individu s’efface au profit du « Peuple » qu’il sert et les droits d’auteur n’existent pas. Certaines photos publiées encore aujourd’hui portent la mention « photographe inconnu » !

Ces 80 images, accompagnées de six immenses portraits colorisés renvoyant à six postures de Mao Zedong –le Prophète, le Stratège, l’Ouvrier, le Paysan, l’Educateur, l’Internationaliste- fonctionnent comme un révélateur des temps forts de l’ère maoiste durant trente ans. Elles témoignent aussi de la vitalité exceptionnelle de Mao, qui « crève l’écran ».

Le travail de Hou Bo va bien au-delà du rôle qui lui était dévolu. En symbiose avec le personnage, elle souligne certains traits de son caractère, certains éléments fondateurs. Ainsi de l’eau, omniprésente. Où qu’il aille, le Président se baigne, nage, veut dit-il « affronter les éléments ». Surtout lorsque la tempête politique gronde. Il faut imaginer Hou Bo, opérant à bord d’une petite barque tanguant sur le Yang Zijiang et saisissant « l’instant décisif » !

Plus troublant encore : grâce à Hou Bo et Xu Xiaobing, nous pénétrons dans une intimité qu’eux seuls ont eu le droit de saisir. Nombre de ces photos de famille, où l’on découvre un Mao tendre, affectueux, les mollets à l’air, n’ont jamais été publiées avant 1993, au moment du centenaire de sa naissance.

Un signe qui ne trompe pas : la plupart de ces illustres personnages, parmi lesquels l’Impératrice rouge, Jiang Jing, seront initiés à la prise de vue par Hou Bo, attisés qu’ils sont par la puissance esthétique mais aussi politique du médium. Pour preuve de cette dernière le fait que Hou Bo perde son rôle de « Photographe du Président », lorsque celui-ci est écarté du pouvoir, après les errements du Grand Bond en avant, en 1961-62.

C’est d’ailleurs un conflit lié à la photographie –Jiang Jing souhaitant accaparer Hou Bo pour assouvir sa passion pour les prises de vue, ce que la photographe refuse- qui provoquera l’envoi de celle-ci au laogaï (camp de travail forcé) en 1968, sous prétexte qu’elle aurait été incapable, selon l’épouse de Mao Zedong, de prendre une seule bonne photo du Président ! Histoire dans l’Histoire pour le moins vertigineuse, qui en dit long sur ces temps de folie.

Cette condamnation tombe au moment où des dizaines d’éditions du Petit Livre Rouge reproduisent les photos de Hou Bo devenues les images saintes de la Révolution culturelle. Celle-ci passera trois longues années en camp, y perdra presque la vue et attendra ensuite sept ans sa réhabilitation en faisant le ménage à l’agence Xinhua / Chine Nouvelle, son ancienne unité de travail.

Comme la plupart des Chinois qui ont vécu ces épreuves, Hou Bo et Xu Xiaobing ne s’expriment pas, ou si peu. Mais leurs photos parlent pour eux. Tous deux contribuent à préserver une part de la mémoire d’une époque malheureusement marquée par « le trou noir de l’oubli » pour reprendre une expression du philosophe et sinologue Jean-François Billeter.

Cette mémoire peut paraître courtisane. Leurs capacités à donner vie aux portraits les plus officiels, à restituer la chaleur d’une rencontre, à construire une photo immédiatement lisible, loin de toute compromission, effacent ce danger. Reste une question : manipulés par Big Brother et ses propagandistes, Hou Bo et Xu Xiaobing ne seraient que des marionnettes sans âme, le Grand Photographe étant Mao lui-même.

Nous pensons tout au contraire que leurs images forment une contribution inestimable pour la Chine et le monde. Parce qu’elles nous montrent Mao ses proches en représentation mais aussi hors du théâtre où se joue la tragédie du pouvoir. Cette contribution ne peut qu’être appréciée à sa juste valeur par les historiens. Surtout, la force de cet ensemble unique provient de l’accumulation de strates qui font la richesse de la photographie et lui donne tout son sens. De plus, que Hou Bo et Xu Xiaobing aient depuis longtemps délibérément choisi de ne jamais préciser quel est l’auteur de chaque photo – était-ce elle ? était-ce lui ? – est la preuve supplémentaire que leur travail constitue une seule et même œuvre mémorable. 


Commissaires de l’exposition: Claude Hudelot et Margo Renisio


Cette exposition était accouplée avec un film documentaire éponyme réalisé par Claude Hudelot et Jean-Michel Vecchiet –commentaire : Jean Rouaud, musique originale : Martine Cazenave-, produit par Les Productions de la Citrouille, Coproduit par France 2 et France 5, projeté en avant-première à Arles et diffusé en octobre sur ces deux chaînes, à l’occasion de l’Année de la France en Chine.


Exposition présentée à l’Atelier des Forges, Parc des Ateliers, Rencontres d’Arles 2003.