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1 août 2007

Jean-Luc Parant, Le sens des yeux

L’homme a photographié le monde quand sa vue s’est séparée de tous ses autres sens, quand il a pu toucher avec ses yeux ce qu’il ne touchait pas, quand il a pu entendre et sentir avec eux ce qu’il n’entendait pas ni ne sentait, quand ses yeux se sont ouverts pour ne plus se fermer et qu’ils ont reconnu devant lui ce que lui-même ne connaissait que dans sa bouche.

Quand l’homme a commencé à savoir, il a perdu tous les sens dans ses yeux. Quand il a représenté le monde, il ne l’a pas vu avec les yeux de son corps, il l’a vu avec ses yeux qui le pensaient, il l’a vu avec les yeux hors de son corps. L’homme a photographié le monde avec ses yeux dans le vide, et il a vu le monde et l’a reconnu sans le toucher.

Avec ses yeux sans oreilles et sans nez, avec ses yeux sans bouche et sans mains, avec ses yeux sans son corps, avec les yeux de sa pensée, l’homme se voit lui-même et sait se reconnaître sans jamais s’être vu ; il sait se reconnaître dans un miroir ou sur une photographie sans même pouvoir se sentir ni s’entendre, et il se voit partout et se reconnaît dans tout ce qu’il voit jusqu’à se faire exister partout dans le monde, retrouvant dans ses yeux intouchables et à vif tous les sens de son corps mis à plat devant lui.

L’homme s’est séparé de tout parce que ses yeux qui ne le voient pas le reconnaissent devant eux. L’homme s’est perdu devant lui sinon il ne se reconnaîtrait pas dans un miroir ou sur une photographie, il toucherait et sentirait son corps dans ses mains, sous son nez, dans sa bouche et l’entendrait dans ses oreilles. L’homme se reconnaît mais ses yeux ne l’ont jamais vu une seule fois, il se reconnaît parce qu’il s’est déplacé devant lui dans l’espace sans fin.


Dans un miroir l’homme se reconnaît parce qu’il est face au miroir et que les moindres mouvements de son corps se reproduisent devant lui. La lumière est le mouvement qui rend tout visible. Seule la nuit cache tout parce qu’elle immobilise le monde.

Jean-Luc Parant

Exposition présentée au Capitole, Rencontres d’Arles 2007.