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4 août 2009

La collection de photographies de Nan Goldin, Rencontres d’Arles 2009

 » Lors de ma première rencontre avec François pour discuter de mon éventuelle participation en tant que commissaire d’une exposition de photographie, j’ai commencé par énumérer mes photographes préférés. C’est à ce moment que je me suis rendu compte que beaucoup d’entre eux sont morts. Je pensais qu’il serait plus logique de laisser la place à des photographes vivants et actifs. Puis j’ai parlé de ma propre collection, et François a trouvé intéressant de l’exposer. L’ampleur de ma collection l’a surpris, apparemment. Il s’agit pour moi d’une obsession au même titre que les autres collections que je garde près de moi, à Paris et à New York. Elles ont une grande importance dans ma vie et elles couvrent toutes sortes de formes d’art, ainsi qu’en partie les XIXe, XXe et XXIe siècles, l’Afrique, l’Europe centrale jusqu’au Japon et les Amériques.

Comme avec tout ce que je collectionne, la photographie qui m’intéresse n’est ni historique, ni pédante, ni d’un genre particulier, mais simplement celle qui m’émeut, avec laquelle je m’identifie, celle qui enrichit ma connaissance du monde, ou qui révèle une forme de beauté, qu’il s’agisse d’une forêt ou d’un visage. Je suis attirée par les images qui m’évoquent des parallèles avec mes propres expériences, que ce soit littéralement ou inconsciemment – images d’amants, de la vie nocturne, de lesbiennes, de drag-queens, de fumeurs d’opium, de la mort. Je suis très difficile quant à la manière dont ces sujets et les personnes sont représentés dans les portraits. Je peux apprécier la façon dont certains photographes affichent leur propre vie, de l’intérieur, avec une intime fascination et du respect. Par exemple, la photographie de Man Ray de Barbette qui remonte ses bas, ou l’agenda photographique de Christer Strömholm lorsqu’il vivait avec un groupe de drag-queens, place Blanche dans les années 1970. Ce travail est le seul qui est similaire à mon travail sur les drag-queens. J’ai entendu que Christer n’avait jamais photographié des gens jusqu’à ce qu’il rencontre et vive avec des drag-queens ; auparavant il était trop timide. Encore un parallèle direct avec ma propre vie.

Mes premiers travaux concernaient les drag-queens avec qui je vivais à Boston. Dans la maison, mon travail était de voler les nouveaux numéros des Vogue italien et français chaque mois. Nous arrachions les pages des magazines pour les coller au mur. Ma première influence a été la photographie de mode et de charme des superstars hollywoodiennes des années 1930–1950. Je voulais faire de la photographie de charme comme Guy Bourdin, mettre les drag-queens sur la couverture de Vogue. Mais je n’étais pas assez « bonne photographe », techniquement. Puis j’ai rencontré un professeur qui a bien réagi à mon travail. Sa première question a été : « Connaissez-vous le travail de Larry Clarke ? » Il m’a initiée à la photographie d’art, à laquelle je ne connaissais rien. Cela fut une révélation et une consécration immenses. Je ne me sentais plus seule avec mon travail. Mes héros sont devenus August Sanders, Weegee, Arbus, Brassaï et Larry Clarke. Je me suis rendu compte de la manière dont les autres photographes pouvaient m’influencer. Mais je n’ai jamais mis en scène une image directement à partir d’une photographie existante. Il s’agit plus d’une influence générale sur ma façon de voir le monde. Certains trouvent cela étrange que je n’aie aucune de mes images accrochées chez moi, seulement celles des autres. Je préfère regarder le travail d’autres artistes aussi obsessionnels que moi, mais c’est une relation perpétuellement en mouvement, alors que ma relation avec mon propre travail m’accompagne à tous moments.

Pour moi, la photographie elle-même est une forme de collection. Beaucoup de photographes enregistrent leur vie, leur expérience, les gens qu’ils ont connus et les endroits où ils ont vécu. Ils cherchent leur version personnelle de la vie, leur propre définition du monde. Il y a une obsession commune de la mémoire, souvent abordée comme une manière de combler la perte ; je suis attirée par ces ténèbres, l’exploration du vide et la propre mortalité de l’artiste. J’ai noté que les photographes ont tendance à vivre vieux, et je me suis interrogée sur ce lien. Au-dessus de mon lit, à Paris comme à New York, j’ai accroché ces photographies. Ce sont comme des totems protecteurs. Les différentes dispositions des oeuvres aux murs me ressemblent comme des portraits à un moment donné – les photographies racontent des histoires, à la fois individuellement et dans leur ensemble. En réorganisant sans cesse ma collection – j’ajoute des oeuvres, j’en remplace d’autres – la vision cumulée de l’ensemble se transforme. De même, j’aime observer les changements dans le travail individuel chez un artiste. Présente chez bien des artistes dans ma collection, la transformation, telle que la progression de Weegee des scènes criminelles à des portraits plus intimes, puis les distorsions, apporte un éclairage sur la vie de l’artiste et sur leur regard en mouvement.

À ma grande surprise, presque toute ma collection est en noir et blanc. J’ai appris à apprécier la photographie surréaliste comme les dernières oeuvres de Molinier, qui sont une manifestation de ses fantasmes érotiques. Les oeuvres de Molinier et de Bellmer sont imprégnées d’une lutte avec soi-même. Molinier avait 70 ans quand il a commencé à se photographier avec un bas sur le visage, en travesti aux multiples jambes ou en poupée. J’aime la photographie noir et blanc, avec ses ombres, ses éclats de lumière, parce qu’elle m’apparaît comme la forme plus pure et la plus primordiale que la photographie peut adopter. Il y a un terme : la scopophilie, qui m’a été décrite comme une forme de plaisir extrême provoqué par le regard. C’est un don que je savoure. « 



Nan Goldin, Mars 2009.


Exposition présentée à l’Église des Frères Prêcheurs, Rencontres d’Arles 2009.