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22 juillet 2002

Larry Sultan, La Vallée

Voici donc les acteurs et l’équipe d’un film porno regroupés dans le jardin d’une maison sans étage située à quelques rues de mon ancien lycée de la San Fernando Valley. Les talons aiguilles des actrices s’enfoncent dans le gazon, des hommes déplacent caméras et éclairages, craignant que la lumière ambiante ne se dégrade. Il s’agit d’une scène où quatre femmes aux cheveux blonds roulant en décapotables se font gagner de vitesse par deux hommes à bord d’une camionnette de dépannage électroménager. Tous les voisins attendent, en arrosant leur pelouse ; sous cette lumière déclinante, on dirait le retour de Fellini pour un Amarcord revu et corrigé. 

La maison en question a été louée pour les deux ou trois jours que nécessite le tournage d’un film porno. C’est une pratique courante de filmer dans les lotissements de la Vallée, en utilisant les maisons de dentistes, d’avocats, de petits opérateurs de bourse, dont les photographies, bibelots et décors expliquent le look assez particulier de ce type de film: comme si les propriétaires étaient partis en vacances en laissant leur maison telle quelle à une tout autre famille, un étrange attroupement d’obsédés sexuels.

Au cours de la journée se développe une ambiance hautement sexualisée au sein de laquelle les gestes, rites et scènes ordinaires de la vie de banlieue revêtent un poids et une densité tout à fait autres. Le rouleau d’essuie-tout sur la table du séjour, les draps empilés à côté de la porte d’entrée, les souliers qu’on entrevoit sous le lit perdent tous leur caractère banal pour se transformer soit en accessoires, soit en déchets produits par des événement invisibles mais facilement imaginables. Même la tarte entamée sur le comptoir de la cuisine a pris un air louche. Pendant que l’équipe et les « talents » s’évertuent dans le séjour, je fais un tour d’inspection de la maison, fouillant la vie de cette famille absente comme un photographe légiste à l’affût d’indices. 

Mais où donc est le crime? 


Ici ce ne sont pas des enfants tapageurs qui viennent interrompre les après-midi farniente, mais la concupiscence acharnée de livreurs, de baby-sitters, d’étudiantes et de flics. Ils s’entassent dans les chambres pour ensuite déborder sur le carrelage de la cuisine, sur le patio et jusque dans la piscine qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de mes voisins. 

En photographiant tout ça, je me situe carrément sur le terrain de ma propre ambivalence, ce champ riche et fertile allant de la fascination à la répulsion, du désir au sentiment de perte. Je suis à nouveau chez moi. 


Larry Sultan



Commissaire de l’exposition: Janet Borden.

 

Exposition présentée au Palais de l’Archevêché, Rencontres d’Arles 2002.