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3 juillet 2003

Alain Willaume, Les bords du gouffre

L’autre part de nous

C’est dans le noir. Ils regardent. On les voit mal d’abord, on a du mal à les discerner – et peut-être ont-ils peur, eux-mêmes, de s’avancer au bord de ce noir tout autour qui paraît les cerner. Cependant c’est là qu’ils se tiennent : au bord sans bord de la lumière.

C’était avant déjà, c’est dans la nuit sans eux déjà où commence et finit la lumière.

Il y a leurs visages ­– et il y a ce qu’ils regardent : vacillants, suspendus eux aussi au bord des ténèbres, ces «paysages» qui sont comme l’autre face du visible.

Personne, ici. Ni hommes, ni dieux. Rien qui nous ressemble. Mais, aux confins du ciel et de la terre, ces «vues» seulement du seuil où le ciel et la terre et la vue elle-même à la fin vont se perdre. Si loin qu’on porte le regard, c’est cela pour finir qui nous fait face : rien d’autre, en effet, que l’immensité vide de la nuit, effrayante et magnifique, annonçant notre propre effacement à venir.
Ils attendent, comme nous. Ils savent ce qui nous attend.

Il y a les «visages», finis, proches à cause de cela – et il y a les «paysages», ouverts sur le gouffre sans visage là-bas de l’infini. Mais ce qui nous regarde chaque fois, c’est notre propre absence. Et c’est cela que nous «reconnaissons» : sur chaque visage, dans chaque paysage, l’ombre infamilière de notre propre mort. Car chaque visage est lui-même avant tout un bord, un bout du monde, et toujours, à la fin, la contemplation des bords les plus lointains, des extrémités, des bouts de l’autre bout du monde nous rapporte secrètement à nous : à l’autre part de nous.

Baisser la lumière d’abord, pour mieux voir. S’accoutumer au noir. On voit mieux dans le noir.

C’est là. C’est au bord.

On peut s’approcher, c’est là : c’est partout le bord du monde. C’est, pour chaque corps, là où il se sépare de lui-même et des autres corps du monde. Où ça vient et part, ce que nous appelons «corps», et nous quitte. A chaque instant. Meurt, oui – à même nos peaux : où c’est exposé, dedans et dehors, à l’autre bord de la lumière.

On regarde : ces images maintenant venir elles-mêmes à nous et s’éloigner. Nous faire signe, en passant : ici sont des hommes.

Nous annoncer la présence d’autres ici qui passent. C’est tout, ça n’est plus pour combler ; ce ne sont plus des images pour s’éterniser. Juste des feux dans la nuit pour brûler. Pour appeler. Pour faire venir autour et nous garder ainsi des gouffres et nous garder de la nuit.

Etre ensemble un moment le visage nombreux de la nuit. Une communauté provisoire. Sans origine, ni fin. Sans dieu. Un peuple de passage. C’est peu. Cela devrait suffire pour nous retenir dans la vie.


Gérard Haller



Là où le monde s’arrête 


Alain Willaume pose pour la première fois un regard rétrospectif sur une partie du travail qu’il a réalisé durant ces quinze dernières années. Le parcours qu’il nous propose, sur un mode grave et discrètement ironique, mêle des images chargées d’une tension troublante qui les fait osciller entre effroi et sérénité.


Quoique intemporelle, sa représentation de là où le monde s’arrête résonne paradoxalement avec l’actualité.

Les visages,  presque tous partiellement cachés, composent une tribu aux regards étrangement ressemblants, « figure » ambiguë d’une humanité aussi menaçante que menacée, tandis que les paysages – frontières, confins, pointes extrêmes de l’Europe occidentale et de l’Inde – dessinent les contours virtuels d’un même gouffre : la « face cachée » d’un monde hanté par la mémoire – ou l’attente – de guerres toujours prêtes à resurgir.


François Hébel, commissaire de l’exposition. 



Exposition présentée au Magasin Electrique, Parc des Ateliers, Rencontres d’Arles 2003.