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20 août 2002

LawickMüller, PERFECTLYsuperNATURAL

Œuvre de Lawick et Müller recourant au morphing de manière subtile, Perfectly super Natural (1999) se présente comme un ensemble de portraits photographiques d’individus réels affublés des traits de déesses ou de dieux grecs. Le couple Lawick et Müller (qui signe de manière cohérente LawickMüller, en un seul mot) y fusionne le visage d’un modèle vivant avec celui d’une divinité du répertoire hellénique classique : la tête de l’Athena Lemnia  du musée civique de Bologne, celle de l’Hermès du musée du Vatican, des œuvres appartenant à la bonne époque  (le 5e siècle avant notre ère) ou à la période hellénistique. La part de l’idéalisation, ici, le dispute à celle du portrait à vocation identitaire, le titre de chacun des cibachromes proposés au spectateur ne laissant nulle équivoque sur le souci qu’ont les artistes de figurer quelqu’un en propre : Agnès, Valerie, Léna, Jörg ou Stefan, tous existent bien, même parés par LawickMüller d’une apparence de héros échappés de l’antiquité.

Comme l’écrit avec à propos Véronique Missud-Jeansannetas, “ cette combinaison détourne l’authenticité d’un visage et interroge de ce fait la représentation même du portrait ”, en plus “ d’interroger les frontières entre les techniques photographiques, picturales ou numériques ”.

L’intérêt que suscitent de tels portraits, pour un Occidental, est immédiat. La référence y est annoncée sans détour : celle de la Grèce antique, ce moment miraculeux de la culture européenne voyant mise en œuvre la rationalité sous nombre de ses formes, philosophiques comme esthétiques. L’allusion qui en découle est celle du mythe de l’homme dieu, allusion que sous-tend le recours à un croisement esthétique tenant autant de la citation que de l’interrogation du concept de figure idéale. Quant au modèle grec dont s’inspire LawickMüller, de façon calculée, il est celui de l’époque classique, le plus abouti : modèle qui donnera lieu comme on le sait, à foule d’imitations depuis l’époque hellénistique et romaine jusqu’à la Renaissance puis au néoclassicisme. Or, une fois envisagée dans cette lumière du canon, de la traduction et de la quête d’une  idéalité figurative, Perfectly super Natural devient une œuvre autrement complexe qu’il n’y paraît de prime abord. Un jeu, peut-être : jeu avec les stéréotypes de la représentation de l’humain et leur traduction, en premier lieu, ici versant gloire et triomphe. Après tout, rien n’interdit, dans une perspective postmoderne, de s’amuser des figures de style de la perfection humaine, de les recycler, voire, ironiquement, de les rendre étranges à elles-mêmes. Les gens très ordinaires dont LawickMüller font l’équivalent de dieux se voient en effet élevés à une dimension surhumaine portant évidemment à sourire car caricaturale, de toute évidence moins débitrice d’une volonté de glorification que d’une intention de parodie.

Toujours dans l’esprit du jeu, on pourra aussi lire Perfectly super Natural comme une boutade plastique dont le vrai sujet, mais alors caché, tapi derrière l’aspect marmoréen des visages, serait la question de l’individualisme. Au-delà des références ponctuelles (l’art grec et les excès de dévotion auxquels il a pu donner lieu, avec un Winckelmann notamment ; l’art nazi), les portraits de la série Perfectly super Natural questionnent en fait notre inconscient figuratif. La question posée de manière implicite par LawickMüller est la suivante : quelle forme ultime donner de nous-mêmes ? L’intérêt de la proposition réside dans sa dimension toute humaine, dans son refus d’un proposition plastique qui mettrait de côté l’individu réel. Agnès, Valérie, Nadine et Lena ? Fabian, Jörg ou Micha ? Tous existent, tous sont nos sœurs et nos frères en humanité, non des figures égarées de quelque délire mythique. LawickMüller, au vrai, ne représentent pas exactement des monstres ou de purs hybrides, mais un désir. Ils donnent figure à une pulsion dont l’humain ne saurait aisément de débarrasser : établir la forme parfaite du soi. Perfectly super Natural ? Eh bien voilà, c’est ainsi, nous sommes devenus des dieux, ces êtres de perfection siégeant au-delà du naturel que suggère le titre de l’œuvre. Tous divins, pour un moment du moins. Juste le temps de regarder le portrait. Juste le temps d’y croire avant de replonger dans la réalité, cette violence permanente exercée contre la figure de soi.



[Paul Ardenne], in L’Image Corps, Figures de l’humain dans l’art du 20e siècle, (p. 399 – 419), éditions du Regard, 2001
Œuvres issues des collections du Fonds National d’Art Contemporain.

LawickMüller sont représentés par la galerie Patricia Dorfmann, Paris.



Exposition présentée à l’Abbaye de Montmajour, Rencontres d’Arles 2002.