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18 août 2006

Lorenzo Castore, Paradiso

Lorenzo Castore, jeune photographe italien, appartient à cette génération émergente qui, nourrie d’une connaissance sérieuse de l’histoire de la photographie comme de l’histoire de l’art, sait que ses choix “techniques” ont des conséquences sérieuses par rapport à ce qu’il veut exprimer. Qu’il décide de travailler en noir et blanc sur un grand projet, en cours, autour de la façon dont les dictatures ont manipulé les mineurs (en Italie, en Espagne, en Pologne) est une façon clairement assumée de confronter son travail à l’histoire et à des imageries d’époque. Et si, pour en venir – enfin… – à ce qui constitue l’objet de ce livre, il a choisi la couleur pour nous inviter à son Cuba, c’est que cela avait un sens.

Quinconque a été à Cuba a été frappé par cette existence, physique, des couleurs dans le diamant des Caraïbes, par la façon dont la lumière exalte les teintes aux différentes heures de la journée et par la luxuriance des couchers de soleil. Cette situation, liée à l’inévitable propension des magazines à flatter la fascination pour un exotisme de paillettes mariant le Malecon aux vestiges vintage des sublimes voitures américaines des années cinquante, longues décapotables rose bonbon sur fond de façades ocre écaillées, a inventé une iconographie de stéréotypes universellement acceptables. Et difficiles à dépasser.

Lorenzo Castore a décidé de travailler à Cuba, mais également pour quelques images à Mexico, en couleurs. Il s’est donné une vraie contrainte en décidant de mettre en couleurs une partie du monde que nous ne voyons jamais que dans la complaisance des teintes, tour à tour saturées ou déclinées en camaïeu pastel, propres à la fois aux offices de tourisme et aux magazines de voyage, que rien de photographique, en fait, ne sépare.

Cuba, pour Lorenzo Castore, est un prétexte. Simplement un moment de vie, de bonheur, de découverte, de plaisir. Un moment de sa vie durant lequel il décide de pousser sa photographie à ses limites mêmes. Vivre et photographier, ne pas tricher, ni par rapport à soi ni par rapport aux gens qu’il rencontre, avec lesquels il échange, auquels il s’attache.

Des lieux qu’il choisit, un bar qui devient son quotidien, avec ses acteurs, ses personnages, un travesti qui devient un modèle en même temps qu’un complice à l’infinie tristesse. Une rue qui le fascine, la lumière qui le séduit, une fille qui lui sourit, la pluie qui transforme tout en réinventant l’espace comme une vibration de jaunes impossibles traversés par un personnage à jamais disparu. Une vision. Puis, dans une rue, partagée entre intérieur et extérieur, une vibration de bleus qui accueillent la nonchalance de personnages que nous ne connaîtrons jamais. Un peu plus loin, dans un passage, un ballon rouge oublié va structurer l’espace de la même vision verticale que la reptation d’un enfant, ailleurs, dans un couloir.

C’est pour cela que, photographiquement, il ne reste que la couleur. Une couleur à l’exact opposé de celle pratiquée par tous ceux qui ont considéré et regardé Cuba comme le décor de leurs images à faire, la couleur comme donnée fondamentale d’un lieu où rencontrer les autres. Des autres sans exotisme, des autres qui sont nos contemporains, avec moins de chance que nous, mais qui nous disent que la couleur n’est pas juste un fond de scène séduisant, seulement la matière et la chair de ce que la photographie peut transcrire.

A vous de rêver le reste, à défaut de l’expérimenter.


Christian Caujolle


Commissaire: Jean-Paul Capitani


Exposition présentée à la chapelle Saint-Martin du Méjan, Rencontres d’Arles 2006.