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23 août 2005

Michal Heiman, Attaques des liens

 » Attaques des liens «  (1)

Dans cette exposition, la vision qu’a Michal Heiman de la photographie comme forme d’exploitation semble atteindre son paroxysme. Heiman traite la photographie comme une chose existant dans un mécanisme de rapports de force entre le/la photographe et le/la photographié(e), dans un cycle infernal de regards réciproques imprégnés de cécité, une photographie qui déclare posséder vis à vis de ses objets, un angle mort, et n’hésite pas à exploiter les femmes et les enfants. La façon qu’elle a d’endosser l’identité de photographe en se servant de photographies toutes faites, (classées selon des codes d’archivage personnels qui le plus souvent diffèrent de l’intention de l’original) révèle une attitude mentale d’identification, en s’emparant du regard d’autrui pour ensuite le commenter de manière critique. Un tel commentaire est rendu possible par des détournements de l’attention et des changements de focalisation qu’elle opère à travers des titres qu’elle « fait dire à l’image ». Heiman crée de la sorte des « archives de la cécité », révélatrices des zones d’oubli auxquelles les femmes photographiées sont vouées ; ce faisant, elles leur créent une mémoire. (2)

Cette pratique, déjà mise en œuvre par Heiman dans ses travaux antérieurs, soutient l’univers des travailleurs anonymes (le tampon Photographer Unknown apposé sur nombre de ses œuvres), l’univers de ceux qui sont condamnés à subir des tests de personnalité composés de narratifs (Michal Heiman Test (M.H.T), Disposition légale, Documenta X, Kassel, 1997 et Centre Le Quartier, Quimper, 1998). Ces œuvres soulèvent avec force la question de ce qui est ressuscité par le processus photographique ; ce qui gagne en visibilité par delà la violence de la définition du cadre, qui permet de forcer le mutisme ou de le maintenir en tant que mutisme résistant, réfractaire ; et ce qui est en fait déclaré mort du fait de cette définition : un cadre déconnecté, dépossédé de sa situation contextuelle, dont la visibilité exagérée, agrandie, semble le faire parler, mais qui est en réalité le condamne au silence éternel.

L’Arabe tenant son bébé dans Clinging 1 (2004), une image semblant avoir été prise d’une peinture de Raphaël ou du Titien, correspond bien mal avec la vision de la Sainte Vierge. C’est la femme de l’auteur d’un attentat suicide à la bombe, photographiée avec son petit garçon alors qu’elle était enceinte de cinq mois. Comme dans de nombreux tableaux de la Vierge à l’enfant, son regard et celui du garçon ne se croisent pas.

En sauvant et en traitant les photos de photographes inconnus publiées dans la presse quotidienne en Israël (tous souffrant de traumatisme), puis plus tard en tamponnant celles-ci d’inscriptions What’s On Your Mind ?, Holding, Photo Rape, Clinging, I Was There, Photographer Unknown et Blood Test, Heiman continue à confronter la pratique de la photographie (dans ce cas, la photographie de guerre) à des notions qu’elle emprunte à des institutions / des pratiques, comme le Musée ou la psychologie, montrant du doigt leur fluidité, les critiquant, surtout en les utilisant les unes contre les autres. (3)




(1) Le titre de cette exposition est tiré d’un article du psychiatre et psychanalyste britannique Wilfred Bion (1897-1979). Daté de 1959, cet article traite des problèmes de destruction et d’attaques dont les liens font l’objet dans la réflexion, la communication, etc.

(2) Voir Michal Heiman: Photo-Rape (cat. de l’exposition, Tel Aviv: Beit Haomanim, 2003), curatrice Galya Yahav.

(3) Voir  Ariella Azoulay: Image critique, (cat. de l’exposition, Le Quartier,Quimper, 1998), curatrice. Dominique Abensour.


Exposition présentée au Palais de l’Archevêché, Rencontres d’Arles 2005.