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12 août 2009

Nan Goldin / Soeurs, Saintes et Sibylles

Avec quel calme elle se comporta ce jour-là,

Acheta un couteau,

L’étiquette avec le prix était encore dessus,

S’enquit de l’endroit où passerait le prochain train

De Boston pour l’Ohio, repéra un endroit,

Une courbe qui la cacherait.

Le procès-verbal précise qu’elle s’était étendue

Pour attendre la mort

Devant le train de 5 h 38, un après-midi d’avril

Durant la saison où les cerisiers sont en fleur,

Un jour d’autorisation de sortie de l’hôpital psychiatrique.

Des garçons l’avaient vue, avaient essayé de l’aider.

Elle les avait menacés avec son couteau.

Morte de multiples blessures subies en étant traînée par le train

Dit le certificat de décès, et « de dépression ».

Elle allait avoir 19 ans.

Le conducteur vient le lendemain matin.

Il avait essayé d’arrêter le train.

Il quitta son emploi.

Lorsque la police vient nous en informer,

Je savais déjà.

C’était un lundi soir, à l’heure du dîner

J’avais attendu ce moment toute ma vie,

Parce que je l’ai toujours su.

Deux agents de police parlèrent à mon père,

Seul sur la pelouse,

Il hurla comme un animal blessé

Devant la maison.

Un son inconsolable montant des tréfonds de l’âme,

Au-delà de l’humain, un son au-delà du langage

Et des larmes, qui déchirait le corps en lambeaux,

Qui perçait l’air.

On dit que tout suicide tue plus qu’une personne.

Ma mère dit aux policiers :

«Dites aux enfants que c’était un accident. »

Qui essayait-elle de protéger ?

Ce fut le moment de clarté qui décida de ma vie,

Ma rupture avec la famille, j’avais 11 ans.

La tyrannie du révisionnisme même

À l’instant de la plus grande angoisse.

Banlieue résidentielle.

Que les voisins surtout ne l’apprennent pas.

Ou même les enfants.

Réécrivez l’histoire immédiatement

Avant qu’elle ne soit écrite.


Nan Goldin, 2004.


Soeurs, Saintes et Sybilles

Soeurs, Saintes et Sybilles est un hommage à ma soeur et à toutes les femmes rebelles qui se battent pour survivre dans la société. Je voulais questionner au travers de ces trois récits de femmes, le piège de l’enfermement, au propre comme au figuré. L’histoire de sainte Barbara, décapitée par son père pour s’être libérée grâce à la découverte de sa spiritualité.

La vie de ma soeur aînée Barbara qui fut enfermée dans différentes institutions psychiatriques pendant la majeure partie de son adolescence pour s’être rebellée contre le conformisme extrême de la société, de l’époque et de la famille.

Mes deux séjours en hôpital psychiatrique, le premier pour échapper au piège de la toxicomanie et le second pour traiter ma dépression et mon autodestruction.

L’installation mettra les trois projections à hauteur d’yeux du public, qui devra grimper jusqu’à un petit balcon à quatre mètres du sol, tout comme un médecin qui examine un malade d’une distance prudente.

Impliqués en tant qu’observateurs, ils ont aussi la sensation d’être pris au piège. Les thèmes de l’attitude de la psychiatrie envers les femmes, du traitement des femmes rebelles, de la relation entre père et fille passeront au crible intense de la mémoire et de l’expérience personnelle.



Nan Goldin





Scénographie par Raymonde Couvreu

Réalisation et montage du triptyque par Nan Goldin et Raymonde Couvreu.

Traitement vidéo et post production par Erwan Huon.

Son par Alain Mahé.

Une commande publique du ministère de la Culture et de la Communication (DAP-CNAP) et du Festival d’Automne, 2004, avec le soutien de Sylvie Winckler, Guy de Wouters, la galerie Matthew Maks – New York et Michael Zilkaha, Madame la Baronne Lambert, Maja Hoffmann et Niccolo Sprovieri, Jean-Claude Meyer.



Exposition présentée à l’église des Frères Prêcheurs, Rencontres d’Arles 2009.