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27 août 2007

Nony Singh, Nony & Nixi

À l’âge de sept ans, j’ai fait un portrait de ma mère au Pakistan, lors d’un pique-nique avec la famille. C’est aujourd’hui encore l’une de mes photographies préférées. En 1948, j’étais en pension à Dehradun. Chaque mois, je consacrais mon argent de poche (20 roupies) à prendre des photographies avec mon appareil, tandis que mes amies dépensaient le leur en sucreries. En janvier 1960, celui qui allait devenir mon mari a annoncé à son père qu’il avait choisi de m’épouser. Le célibataire le plus prisé avait enfin décidé de se marier ! Son père, sous l’effet de la joie et de l’émotion, m’a fait don de son Zeiss Ikon, qu’il portait à l’épaule.


Après mon mariage, j’ai ouvert un coffre qui était plein de photographies de femmes, souvent en train de danser avec mon mari. Il m’a expliqué qu’il s’agissait de ses petites amies du monde entier. Ma réaction a été de le gronder pour son manque de respect envers de bien belles photographies, et envers ces femmes qu’il avait aimées. J’ai alors décidé de ranger toutes ces images dans un album, L’album des petites amies de mon mari. Quel don Juan il faisait ! J’ai collé ma photographie sur la dernière page.

J’ai photographié mes filles en train de grandir. J’ai surtout photographié ma première-née, Nixi (Dayanita Singh), émerveillée du miracle de cette vie que j’avais créée, presque à l’égal de Dieu. Après sa naissance, mon mari m’avait emmenée à l’hôtel Oberoi à Srinagar au Cashemire. Nous avions réservé la suite présidentielle. Jamais je n’étais entrée dans un hôtel cinq étoiles, et voilà que je me trouvais dans leur plus belle suite ! J’ai installé ma Nixi adorée sur la méridienne et j’ai pris une photo pour prouver à ma famille que j’avais bel et bien dormi dans cette chambre. Puis j’ai photographié toutes les appliques, les lits, la vue. Dès son plus jeune âge, Nixi avait une réelle sensibilité artistique. J’ai conservé ses carnets à dessin, ses portraits croqués à l’âge de cinq ans. Je me disais, ce talent, je dois veiller à ce qu’il ne soit pas abîmé par les aléas de la vie. Mais elle se montrait très impatiente avec ma photographie, quand je comptais les pas pour faire ma mise au point. Un jour je l’ai déguisée en gitane, ce qui s’est révélé assez prophétique. Même quand je l’habillais en Vierge Marie, je sentais bien qu’elle ne mènerait pas une existence conventionnelle. Elle est maintenant une photographe de renom. J’ai dû me battre avec mon mari pour l’envoyer dans une école de design et, une fois veuve, je me suis assurée qu’elle pourrait se consacrer à sa passion à l’écart des différends familiaux. Sur la dernière photo que j’ai prise d’elle avant qu’elle-même devienne photographe, on aperçoit mon ombre !

En 1997 je suis allée au Pakistan, 50 ans après l’indépendance. Je suis allée voir la maison dans laquelle j’étais née, à Anarkali à Lahore. J’ai visité la chambre dans laquelle j’avais vu le jour, j’ai jeté un coup d’il à la minuscule chambre noire alors interdite d’accès. Je me rappelais ma grand-mère nous sermonnant quand nous n’étions pas sages : « Soyez gentils, ou je vous enferme dans la chambre noire ! » Bien sûr, nous avions tous oublié que mon grand-père avait été photographe ; il était mort jeune et la chambre était toujours fermée à clef. C’est ainsi que la chambre noire s’est glissée dans nos vies. Et plus tard, Nixi gardait toujours la lumière allumée dans sa chambre pour dormir. Mon mari lui demandait de ne pas gaspiller d’électricité et s’entendait répondre qu’elle voulait éviter aux dieux de trébucher dans le noir.


Je continue à photographier, bien que j’utilise maintenant un appareil numérique que ma célébrité de fille m’a rapporté de l’étranger. C’est elle qui a retrouvé tous mes vieux négatifs et les a fait tirer en 2000. J’étais étonnée en voyant certaines photographies : jusqu’à présent, le laboratoire avait recadré mes photos carrées dans des rectangles, si bien que pendant toutes ces années, j’avais cru que l’appareil photo voyait moins que mes yeux. Et maintenant, cet aimable monsieur raconte qu’il veut montrer mes photographies en France. Je suppose qu’il fait juste preuve de gentillesse.

Nony Singh

 


Exposition présentée à l’Atelier des Forges, Parc des Ateliers, Rencontres d’Arles 2007.