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7 juillet 2003

Shao Yinong & Mu Chen à Arles

Le projet le plus ambitieux des époux Shao Yinong et Mu Chen reste le monumental Registre de famille, série de photographies en noir et blanc des parents encore vivants des deux artistes. De 38 mètres de long, l’œuvre est marouflée sur un rouleau de soie à peindre de presque 1 mètre de haut. Conjuguant performance et photographie conceptuelle, les artistes se sont donné pour but d’éviter le portrait de famille convenu : il s’agit donc d’un enchaînement de portraits minutieusement mis en scène et photographiés en monochrome de manière à définir les sujets, désormais dispersés partout en Chine, en termes d’uniformité. Pour les prises de vue donc, chacun devait enfiler la veste traditionnelle des années 60-70 par-dessus ses vêtements de tous les jours. Il en résulte un bouleversement des normes vestimentaires : tenue révolutionnaire en haut, mode occidentale en bas.

Au cours de chaque année, les artistes ont pris rendez-vous avec les familles pour une prise de vue chez eux : il s’agissait systématiquement de la même pose, de la même toile de fond unie, des mêmes visages sans expression, du même éclairage diffus, avec comme seule variante une plante verte choisie par le sujet comme indication de son standing ou de ses préférences esthétiques. Dans la mesure du possible, les artistes regroupaient père, mère et enfants, chaque portrait étant complété de leur nom et, parfois, du sceau familial.  

L’œuvre comprend également des calligraphies de Shao Jia Yu, père de Shao Yinong et auteur de l’ensemble calligraphié – un poème faisant plus de 10 mètres de long – des plus de 180 noms du registre de la famille Shao. Pour les proches, Jia Yu a ajouté des précisions quant au lieu de naissance et au niveau scolaire atteint. Dans le cas de nombreuses familles, le poème qui constitue le registre familial traditionnel, et qui lègue de génération en génération les consignes quant aux noms à donner aux enfants à venir, a été détruit après la révolution de 1949.

Il n’est pas facile de catégoriser cette tentative contemporaine de reconstruction photographique du registre de famille : s’agit-il en effet de portraits orthodoxes ou bien d’une démarche rigoureusement généalogique ? Quoi qu’il en soit, l’œuvre dégage un sens à la fois profond et aigu de l’expérience chinoise récente. 

L’appareil photo comme capteur subjectif de l’Histoire figure de manière récurrente dans le travail de Shao Yinong et Mu Chen. Dans Return to 1994 (« Retour à 1944 »), ils reconstituent en photos une œuvre dont l’exposition fut annulée d’office avant l’inauguration à cause de son contenu peu orthodoxe, fondé sur la performance et l’installation. L’œuvre en question, sorte d’énorme cage métallique tapissée de portraits d’artistes, a été démolie et de nombreux portraits abîmés. Les artistes ont riposté en rephotographiant ces images.

Mémento d’enfance met des enfants déshabillés devant certains des monuments les plus célèbres de Beijing. Colorées à la main, ces photos confrontent une démarche rappelant la photographie touristique des années 50 à la présence d’enfants irrévérencieux et sans complexes : posés à côté de quelques-uns des plus célèbres monuments nationaux, ils récusent en toute innocence le poids de l’Histoire de leur pays. Dans un des portraits un enfant déshabillé se tient avec nonchalance devant le bassin du plus grand projet récent, l’imposant Musée du Millénaire de Beijing. Derrière le sujet se dresse la façade du Musée, surmontée d’un énorme cadran solaire qui semble se projeter vers les spectateurs comme un missile géant.

Shao Yinong et Mu Chen poursuivent leur exploration de l’Histoire récente de la Chine à travers un travail de repérage des anciennes salles de réunion du parti communiste : certaines ont conservé leur fonction d’origine, d’autres ont été reconverties, d’autres encore, désaffectées, donnent l’impression d’être en sommeil.  


Meg Maggio, commissaire de l’exposition.



Exposition présentée à l’Atelier de Chaudronnerie, Rencontres d’Arles 2003.