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15 août 2006

Thomas Mailaender à Arles

Proposé par Yto Barrada pour le Prix No Limit 2006.


Des individus accèdent à leur quart d’heure de gloire. À demi dissimulés derrière l’objet encombrant de leur fierté, ils posent. Une octogénaire, en collants noirs, robe à fleurs et manteau de fourrure, assise sur le bord d’un lit à la couverture chamarrée pastel, tient de ses deux mains une raquette de ping-pong de la taille de son buste. Elle lève les yeux au ciel. Plus loin, la fille à la santiag ne sourit pas non plus, pas plus que le garçon à la disquette. L’objet de l’exploit est là, l’habituelle bonhomie de l’iconographie Guinness Book of Records n’y est pas. On attend du portraituré une moue complice, entendue, qui confirmerait la farce. On voudrait qu’il saisisse le comique de la situation et s’en amuse avec nous. Mais rien que du solennel. On est là, assis dans l’antichambre d’un monde absurde, cherchant en silence une motivation à ces comportements inexpliqués, le temps passe, lentement rythmé par le tic-tac bruyant de l’horloge, l’artiste ne nous aidera pas.


Un indice peut-être du côté de l’objet photographique. Aujourd’hui joliment encadrée pour l’occasion, marouflée et ceinte d’une large marie-louise, l’image pose la question de ses vies antérieures. Elle fait croire un temps au snapshot d’amateur, photo trouvée, chinée dans les marchés ou issue de vieux albums de records, mais entre elles toutes il y a cet esprit de famille : une esthétique de la « sans qualitude », affichée et effrontée, une homogénéité qui trahit leur auteur. Entre toutes, il y a Thomas Mailaender, artiste à la posture documentaire, faussaire de première. Documents supposés, elles sont mises en scène, élaborées avec l’aimable participation des proches de l’artiste, héros d’un jour en situation dans leurs intérieurs. Mais la supercherie n’est pas univoque et le gigantisme de l’objet ne résulte pas systématiquement d’un simple montage informatique, l’artiste réalise des maquettes et adjoint la sculpture à la photographie et avec elle la vérité de l’objet matériel au mensonge de la mise en scène. Du statut de l’image et de l’objet qui la constitue, il prend soin de n’avertir personne.

L’œuvre est à l’image de la méthodologie de travail. L’artiste procède par collecte, accumulation et appropriation d’informations. Dans d’épais classeurs, il consigne coupures de presse, faits-divers, croquis, photographies. Et dans ces compilations en forme de cadavres exquis, on s’égare, s’épuise, jusqu’à abandonner toute tentative de classification entre ce qui tiendrait du recyclage, de l’emprunt, du simple enregistrement ou de la création originale. Sa matière première c’est l’extraordinaire du quotidien le plus trivial et ses héros à la petite semaine. Il « invite », comme il se plaît à dire, le vice champion du monde de sculpture sur sable, la brigade de policiers motards acrobates ou la plus grande fourchette du monde à œuvrer avec lui. Peut-être l’artiste a-t-il consigné dans ses cahiers l’adage warholien selon lequel une bonne image combine netteté optique et célébrité du sujet. Voilà la formule sienne.

Raphaëlle Stopin



Exposition présentée au Magasin Electrique, Rencontres d’Arles 2006.