logo
fr en
close post
15 août 2006

Tom Hunter, Vivre en enfer et autres histoires

Proposé par Alain D’Hooghe pour le Prix No Limit 2006.

«  Grand est le journalisme. Chaque rédacteur en chef capable, n’est-il pas un maître du monde en en étant l’agent de persuasion. »

Thomas Carlyle

 

Les mauvaises nouvelles font vendre les journaux. The Hackney Gazette, porte-parole autoproclamé du quartier de l’Est londonien où vit et travaille Tom Hunter n’est pas un journal gratuit. Ainsi, il doit attirer l’attention et l’argent de son public, et il le fait en important la formule standard du  tabloïd, rendre ses lecteurs dépendants d’un cocktail d’horreurs et de choses émoustillantes, avec des unes comme: L’HORREUR DE HALLOWEEN et AMANT INCENDIE SUR LE LIT.

La Gazette décrit Hackney comme le lieu de damnation que Dante a oublié.  Les mots de ceux qui écrivent dans la Gazette sont sans doute plus importants que les images car l’absence d’image n’empêchera jamais le journal de mettre une histoire en première page. Un esprit curieux aura naturellement tendance à imaginer la scène. C’est le processus qui, à partir de la Gazette, inspira à Tom Hunter sa série, toujours en cours, Headlines (Gros titres). Ces scénarios étaient isolées et transformées en photographies, prises à Hackney, mettant en scène des amis et relations.

L’idée n’est pas neuve : nombre d’auteurs de fiction ont déclaré que tout ce dont ils avaient besoin en matière d’inspiration était une bible et un journal.  Thomas Hardy qui vivait dans un village du Dorset, voisin de celui où a grandit Hunter, était un lecteur avide du Dorset County Chronicle, et a inséré ses reportages dans la trame fictionnelle de Tess D’Urberville et de The Mayor of Casterbridge. Nous sommes dans un parc de Hackney : un homme se penche sur un corps. Nous avons le titre :  MEUTRE, DEUX HOMMES RECHERCHES mais pas le contexte, ce qui nous amène à déduire que ce n’est pas seulement Naked City mais n’importe quelle ville, n’importe où, d’où il  y a des millions de possibilités de partir. Nous quittons Hackney et arrivons par une belle journée sur le Mont Olympe.  Ou est-ce Florence ? C’est probablement les deux. Nous arrivons juste à temps pour surprendre une autre mort.

Piero di Cosimo a peint le  Satyre pleurant une nymphe, dont la composition « corps, assistant et chien »  a été imitée intentionnellement dans une photographie de Hunter  basée sur une histoire des Métamorphoses d’Ovide où une femme, Procris, était par erreur tuée par son mari, Cephalus.  Lire l’image d’Hunter c’est alors avoir l’intuition d’une succession de portes qui s’ouvrent, derrière, sur l’histoire et devant, sur les cieux, et à travers lesquelles l’événement décrit sort de sa spécificité, permet l’identification et est inséré dans un vaste théâtre.

Ne pas connaître la toile de di Cosimo ne signifie pas nécessairement passer à côté de l’air hiératique de la photographie, qui, dans sa soigneuse ouverture d’une fissure dans l’histoire où le spectateur pourrait voyager en empathie, n’a aucune ressemblance avec une photo de presse.

Aujourd’hui quand le lien entre la photographie et le référent se trouve rompu, il s’agit à nouveau d’un questionnement de ma vérité, ma représentation, contre la vôtre. Les images ne sont pas fiables mais elles sont la monnaie d’échange, là pour être utilisées au service de quiconque est aimé ou menacé. Le procédé de Hunter qui consiste à adroitement superposer un passé brillant sur le présent afin de le transfigurer, est d’ordre rhétorique ; et va au delà de la démarche de chaque peintre ayant inscrit un récit biblique dans un paysage familier. Cela parle en faveur de quelque chose qu’il aime. La Gazette, bête noire avouée de sa dialectique, pourrait être vue comme représentant quiconque ne peut résister à l’entropie de l’urbanisme ; ne peut voir une surface vide, seulement pleine ;  ou reconnaître la valeur durable de la collectivité. « Je crois être en enfer, alors j’y suis » a écrit Rimbaud, cependant l’approche inverse est possible (et toutes les stations entre les deux) : la clé, c’est la perception. À la fin de cette série de photographies, nous ne sommes plus à Hackney, mais suivons les ley-lines d’un Hackney Aeternus qui est l’univers, pris dans un tourbillon d’arguments et d’issues venues de toutes les époques.

Martin Herbert


Exposition organisée avec le soutien du British Council.


Exposition présentée au Magasin Electrique, Rencontres d’Arles 2006.