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4 août 2009

Without Sanctuary, Photographies et cartes postales de lynchage en Amérique

How did we do this ? (Comment avons-nous pu faire cela?)

Ces photos datent de l’époque demamère, de l’époque de sa mère, ainsi que de notre première ancêtre qui a débarqué à Freedom’s Shore. Ce sont des photos prises par l’oppression raciste.

Dans ces photos, sont capturées des crimes qu’aucune nation ne pourrait défendre, pas même une nation en guerre, en proie à la famine ou sous la menace de l’annihilation culturelle. Pourtant, l’Amérique blanche, pendant des siècles, a commis impunément des crimes profondément inhumains.


Les crimes étaient prémédités, leurs auteurs connus. Ils choisissaient leurs victimes parmi les plus vulnérables : Noirs, Asiatiques, Hispaniques, femmes, enfants. Le nombre de victimes était tel que cette société n’avaient plus rien de civilisé.

Les images de cette collection remontent à l’abolition de l’esclavage qui n’a eue lieu qu’en 1865 – et encore, au prix d’une guerre. Elles témoignent des privilèges dont jouissaient les Américains blancs, qui asservissaient des millions de personnes d’origine africaine, les forçant à travailler sous la menace de la mort. Il nous suffit d’interroger ces photographies pour qu’elles nous dévoilent les tueries à venir. Chaque image est ainsi à cheval sur le passé l’avenir. La rage et les larmes des descendants des victimes montrent que les blessures et les lacérations sont encore fraîches.

La photographie apporte un nouveau réalisme aux siècles d’aspiration raciale de l’Amérique. Lorsque le monde moderne rend la photographie accessible à l’Américain moyen, l’appareil photo devient unmoyen supplémentaire de déclarer que les Noirs sont des êtres inférieurs. Mais en parallèle, il y a cette visionmaladive qui révèle un continent sombre – une masse sadique dans l’âme américaine. Les photographies et les cartes postales exposées ici sont des originaux de cette époque. Les images n’ont pas été manipulées, sauf dans certaines cas, lorsque les photographes ont effectué des retouches couleur que pour qu’elles se vendent mieux, et – pour rester fidèle aux moeurs chrétiennes – les parties génitales des victimes sont souvent obscurcies. Ces photos non retouchées sont en elles-mêmes des preuves irréfutables des massacres. Elles en révèlent les auteurs. Mais sans même ces preuves matérielles, les tueurs étaient bien connus dans les communautés en question: ils ne portaient pas de masques, agissant souvent en pleine journée. Les massacres étaient faciles à accepter, les victimes n’étant «rien que des nègres». Les enquêtes officielles déterminaient invariablement que les victimes étaient «assassinées par des inconnus».

La compétence des photographes surmontèrent les problèmes d’une lumière peu favorable, de foules excitées et du mauvais temps. D’après les témoignages, les nuits étaient éclairées comme en plein jour par les nuées de Kodak et leurs flashes, qui figeaient les cadavres en effaçant les traits des spectateurs. Le public et les bourreaux voulaient plus qu’un souvenir du massacre dans leur mémoire, ils voulaient conserver la trace d’un événement exceptionnel. Mais cela n’avait rien d’exceptionnel. Les massacres continuaient.

Les photographies avaient une importance telle que les Américains les collaient dans leurs albums de photos familiales, les encadraient et les exposaient à leur domicile et sur leur lieu de travail, et les plaçaient en évidence dans les vitrines des magasins. La carte postale de l’immolation de Jesse Washington fut découverte sur l’étagère d’un atelier, soigneusement roulée dans une boîte à café, accompagnée une photo panoramique d’un rassemblement du Ku Klux Klan. J’ai acheté la carte postale du corps calciné de William Stanley de la famille d’un cheminot, Joe Meyers, qui l’avait envoyée à ses parents avec le message humoristique suivant : «Voici notre barbecue d’hier soir.»

Des photographes plus ambitieux documentaient les massacres à travers des séries qui accompagnaient le spectateur lors de la chasse, la capture et la mise à mort. Les douze photos du meurtre de William James à Cairo (Illinois) en 1909 s’ouvrent sur un gros plan peu flatteur du visage de James, cadré en ovale, et termine de nouveau avec sa tête, mais cette fois méconnaissable au point de ne plus être humaine, empalée à un poteau de la clôture du parc municipal.

L’accès aux victimes dont bénéficiaient les photographes était étonnant. Quand les habitants de Statesboro (Géorgie) brûlaient Paul Reed et Will Cato sur le bûcher, ils étaient dans un état de grande excitation, ils criaient et s’attroupaient autour des victimes agonisantes. Après quelques tentatives, un photographe arriva à s’immiscer pour capturer l’image atroce que les spectateurs purent ensuite acheter par correspondance. L’image douloureuse et crue de Jesse Washington, encore en vie, prostré sur des caisses de bois en feu, attaché à un chêne, fut pris en mai 1916 depuis la fenêtre de la mairie, sous le regard du maire.

Comment avons-nous pu supporter d’infliger de telles tortures? Où sont ces hommes, où sont leurs familles, qui en plein jour, qu’il fasse beau où qu’il pleuve, ou encore la nuit, terrorisaient tant de personnes, en leur appliquant des tisonniers brûlants jusqu’à ce que leur peau se racornisse, en violant leur femmes après que d’autres hommes l’eurent déjà fait, ou en traquant des familles noires pour leur tirer dessus comme des « écureuils» ? Est-ce qu’ils se sont évanouis dans la nature, oubliés? Se sont-ils lavés avant de retourner chez eux, ou avant de rejoindre leur famille sur le banc de l’église? Cette époque obscure où vécurent ma mère et ma grand-mère n’a jamais vraiment cessé. Les enfants des disparus et des enlevés vivent encore parmi nous, se demandant comment les choses auraient pu se passer – et sans jamais savoir.

Ce qui manque dans ces photographies, c’est la honte. Mais s’il n’y avait pas de honte, il y avait de la dignité. J’aimerais un jour trouver enmoi la dignité de cettemère Afro-Américaine qui, au printemps 1906, passa le soir du dimanche de Pâques à regarder, depuis une colline voisine, son fils brûler jusqu’aux cendres. J’aimerais un jour connaître le courage semblable à celui d’une mère qui attendit que la besogne soit faite, et que les derniers des traîneurs ivres furent rentrés chez eux. À ce moment, avec son désespoir pour seul compagnon, elle se rendit en douce à l’endroit du bûcher, et mit dans une boîte à chaussures les quelques cendres de son fils que la meute et le vent avaient épargnées.

James Allen



Cette exposition, propriété du Center for Civil and Human Rights, Atlanta, Géorgie, Etats-Unis d’Amérique, est présentée pour la première fois hors des États-Unis grâce à son directeur exécutif, Doug Shipman.

Encadrements réalisés par Jean-Pierre Gapihan.


Exposition présentée au Cloître Saint-Trophime, Rencontres d’Arles 2009.